Entre Menace, Censure et Libert�
31 March, 1998 (Part 1)
Contents
[Summary in English]
- INTRODUCTION
- ETRE JOURNALISTE EN ALGERIE
- De la menace au passage � l'acte
- Qui tue les journalistes ?
- Journalisme sous haute protection
- L'ARSENAL LEGISLATIF
- Le Code de l'information
- L'�tat d'urgence
- Terrorisme et subversion
- " L'information s�curitaire "
- Les comit�s de censure
- LES TROIS MONOPOLES
- L'imprimerie
- Le papier
- La publicit�
- LA PRESSE PRIVEE
- Naissance
- Profil
- Ligne �ditoriale
- Ind�pendance des journaux et r�le dans la soci�t�
- Critique des dirigeants et du r�gime
- Fraude �lectorale
- Le sort tragique des survivants des massacres
- " L'information s�curitaire "
- Les violations des droits de l'Homme
- Conclusion : une presse �mergente dans un pays en �tat de si�ge
- Harc�lement, pressions, suspensions
- La presse priv�e
- La presse favorable au dialogue avec le FIS
- LES MEDIAS AUDIOVISUELS
- Radio-t�l�vison nationale et satellites
- L'art de la manipulation
- Signes d'ouverture
- LES MEDIAS ELECTRONIQUES
- LA PRESSE ETRANGERE
- PERSPECTIVES D'AVENIR
- CONCLUSION
- RECOMMANDATIONS

Avertissement
L'objectif de ICG est d'analyser la situation politique en Alg�rie et de proposer � la communaut� internationale des initiatives pratiques qui permettent de contribuer � la r�solution de la crise. Les analyses de ICG reposent g�n�ralement sur une pr�sence � long terme dans les pays concern�s. Ceci n'a pas �t� possible dans le cas de l'Alg�rie. Ce rapport est bas� sur quatre visites d'une semaine sur le terrain. Rappelons que la plupart des ONG n'ont pas acc�s au territoire alg�rien. ICG consid�re qu'un obstacle important pour la compr�hension de la situation r�side dans le manque d'acc�s � l'information. Il en r�sulte une absence de consensus international sur l'Alg&eacu

Synth�se
H�ritier du parti unique qui domine l'Alg�rie depuis l'ind�pendance, le pouvoir alg�rien n'est pas un pouvoir totalitaire. Il admet la l�gitimit� d'une opposition et d'une presse priv�e tout en cherchant � les museler. Il en r�sulte des espaces d'action et de libert� dans lesquels s'engouffre la presse priv�e. Si l'Alg�rie doit devenir une nation d�mocratique, ce qu'elle pr�tend �tre officiellement, il est imp�ratif d'�largir ces espaces.
Le d�veloppement de ces libert�s repose essentiellement sur quatre acteurs :
Dans la soci�t� alg�rienne, les journaux priv�s constituent aujourd'hui les seules organisations ind�pendantes dot�es d'une certaine force, d'une relative ind�pendance et d'une fragile autonomie. Pour des centaines de milliers d'Alg�riens, ils repr�sentent la seule possibilit� d'avoir acc�s � une information plurielle, contrairement � l'information diffus�e par les m�dias audiovisuels totalement contr�l�s par les autorit�s. Plus encore que l'Assembl�e �lue en juin 1997, cette presse constitue un r�el espace de libert� et d'expression au sein d'une soci�t� civile alg�rienne que certains, au sein du r�gime, pr�f�reraient muette et que d'autres voudraient voir r�gie exclusivement par la loi islamique. A moyen terme, ces m�dias constituent, avec l'Assembl�e nationale et la soci�t� civile, le meilleur investissement et le plus grand espoir d'une d�mocratisation de l'Alg�rie.
Ce sont �galement ces journaux qui, bravant la langue de bois officielle, ont r�v�l� au monde les massacres � grande �chelle des derniers mois et le sort tragique des victimes. Ils constituent souvent la principale, voire la seule source d'information cr�dible sur les �v�nements qui ensanglantent le pays. Sans eux, la trag�die alg�rienne serait largement occult�e.
Les journalistes ont pay� ch�rement le prix de leur qu�te de libert�. Soixante d'entre eux ont �t� tu�s en Alg�rie depuis 1993. Les groupes islamistes arm�s ont directement ou indirectement revendiqu� la plupart des ces assassinats. Le dernier remonte � l'�t� 1996, ce qui semble traduire un changement de strat�gie des groupes islamistes arm�s.
En th�orie, la presse alg�rienne est libre. Le Code de l'information de 1990 a mis fin au monopole de l'Etat. Mais l'�tat d'urgence d�cr�t� en 1992 et des mesures concernant les " informations s�curitaires ", de m�me que l'usage de diverses formes de censure limitent s�rieusement la libert� de la presse. De plus, l'Etat d�tient le monopole du papier et de l'impression ainsi qu'un quasi monopole de la publicit� � travers les entreprises publiques.
Dans l'ensemble, malgr� ces contraintes, la presse montre � l'�gard des autorit�s une grande ind�pendance et une grande libert� de ton, notamment dans les �ditoriaux. La couverture de la p�riode r�cente - par exemple les �lections municipales - la critique des dirigeants, et m�me le traitement de l'information dite " s�curitaire " le d�montrent. En revanche les violations des droits de l'homme commises par l'Etat ne font pas l'objet d'une attention suffisante. C'est la principale ombre au tableau.
Bien qu'appartenant � des sensibilit�s politiques et �conomiques diff�rentes, les six journaux priv�s qui se vendent le mieux (El Khabar, El Watan, Libert�, Le Soir d'Alg�rie, La Tribune, Le Matin), partagent un mod�le politique bas� sur la s�paration de la religion et de l'Etat et refusent tout dialogue avec le Front Islamique du Salut (FIS).
La presse priv�e a surv�cu � la volont� des islamistes int�gristes de l'abattre et elle a r�sist� aux pressions du pouvoir. Elle est un indicateur du degr� d'ouverture politique en Alg�rie. Actuellement, elle se bat pour obtenir son ind�pendance financi�re et pour acc�der aux informations sur le conflit et les violences. Plus encore que les travaux des assembl�es parlementaires dont la repr�sentativit� est contest�e - surtout le S�nat - et qui sont contr�l�es par le parti du pr�sident Z�roual, la libert� et l'autonomie qui seront laiss�es � la presse alg�rienne constituent un barom�tre de la volont� de d�mocratisation affich�e par les autorit�s. La possibilit� pour les journaux de traiter de " l'information s�curitaire " et de critiquer les exactions et les violations des droits de l'Homme par les forces de s�curit� seront des tests importants � l'avenir.
Enfin, cette presse priv�e n�e en 1990 dans un pays sans tradition d�mocratique est d'ores et d�j� probablement la plus libre du monde arabe.
Toutefois, la t�l�vision et la radio, qui jouent un r�le d�terminant dans un pays de tradition orale, restent enti�rement aux mains de l'Etat. Ce monopole est n�anmoins contourn� par les cha�nes �trang�res, notamment les cha�nes fran�aises, �mises par satellite.
ICG recommande aux gouvernements et aux organisations internationales de soutenir l'existence et le d�veloppement de la presse priv�e, en protestant contre toute censure ou intimidation, en liant tout nouvel accord de coop�ration avec l'Alg�rie � la fin du monopole sur l'imprimerie et le papier, en favorisant la formation et les contacts de journalistes alg�riens dans des pays d�mocratiques et en demandant � l'Alg�rie d'ouvrir le secteur de l'audiovisuel et de lever toute restriction au d�placement des journalistes alg�riens et �trangers en Alg�rie.
ICG recommande �galement de soutenir les organisations de la soci�t� civile alg�rienne, ind�pendantes du pouvoir et des partis islamistes, organisations qui sont souvent totalement d�munies, mais qui sont indispensables � la consolidation du processus d'ouverture.

Introduction
Le conflit alg�rien est souvent pr�sent� comme un affrontement entre le pouvoir domin� par les militaires et des mouvements islamistes int�gristes. Cette analyse �vacue le r�le d'autres acteurs, notamment l'existence d'organisations issues de la soci�t� civile et d'une presse �crite priv�e qui revendique son ind�pendance.
Malgr� les diverses �lections - pr�sidentielles, l�gislatives et municipales - la plupart entach�es par la fraude, qui se sont d�roul�es depuis 1995, l'Alg�rie est encore d�pourvue des institutions et organisations qui caract�risent une d�mocratie : une justice ind�pendante, des garanties fondamentales du respect des libert�s individuelles et des droits de la personne, des syndicats ind�pendants, etc. Il existe toutefois une presse priv�e, n�e en 1990 dans la foul�e de l'ouverture d�mocratique d�cid�e sous la pr�sidence de Chadli Bendjedid. Au milieu des pires difficult�s, menac�e de mort par les islamistes int�gristes et d'asphyxie �conomique, voire de censure et d'interdiction par le r�gime, cette presse a surv�cu � la violence et constitue aujourd'hui, avec ses limites, le signe le plus tangible du processus d'ouverture et de d�mocratisation. Ces journaux qui attirent chaque jour des centaines de milliers de lecteurs constituent un r�el espace de libert� et d'expression au sein d'une soci�t� civile alg�rienne que certains pr�f�reraient muette et que d'autres voudraient voir r�gie exclusivement par la loi islamique.
Ce premier rapport de ICG sur l'Alg�rie analyse la situation de la presse priv�e qui coexiste � c�t� de la presse officielle. Il examine la condition de journaliste, la l�gislation sur la presse, l'attitude des islamistes int�gristes et du pouvoir vis-�-vis de la presse, ses positions politiques et sa ligne �ditoriale, ainsi que son ind�pendance et sa marge de manuvre envers les autorit�s. La question de l'audiovisuel, en situation de monopole d'Etat, est bri�vement abord�e.
Pourquoi avoir choisi le th�me de la presse priv�e pour un premier rapport de ICG sur l'Alg�rie ? Tout d'abord, cette presse est aujourd'hui, plus encore que l'Assembl�e nationale (�lue en 1996 au cours d'�lections contest�es), le t�moin d'une ouverture politique qu'il faut encourager. Ensuite, l'existence et l'ind�pendance de cette presse restant constamment menac�es, la communaut� internationale, en particulier l'Union Europ�enne et les Etats-Unis, peuvent contribuer � en garantir la survie et le d�veloppement. Enfin, les autorit�s alg�riennes refusant un acc�s libre et total aux organisations internationales et aux journalistes, ICG n'a pas encore �t� en mesure d'effectuer une analyse g�n�rale de la situation politique, en particulier de la violence, � partir d'une pr�sence permanente et � long terme sur le terrain, ce qui est notre objectif fondamental.
Ce rapport est bas� sur une s�rie d'interviews r�alis�es en Alg�rie au cours de quatre visites effectu�es entre janvier et mars 1998 - au total 28 jours sur le terrain - ainsi que sur une lecture de six journaux priv�s entre novembre 1995 et mars 1998. Il s'agit de El Khabar, Libert�, El Watan, Le Matin, La Tribune et Le Soir d'Alg�rie. Ce travail a �t� effectu� dans des conditions difficiles. Si ICG b�n�ficie d'un libre acc�s au territoire alg�rien, ICG continuera � suivre la situation, en proposant des recommandations concr�tes pour sortir durablement de la situation de violence extr�me qui caract�rise l'Alg�rie aujourd'hui.

ETRE JOURNALISTE EN ALGERIE
A partir du d�but de 1993, les journalistes ont �t� la cible de menaces venant des mouvements islamistes arm�s, menaces qui se sont rapidement concr�tis�es. Ces mouvements sont responsables de l'assassinat de la plupart des journalistes et les ont souvent revendiqu�s. L'implication des autorit�s dans certains actes ne peut cependant �tre totalement exclue, faute d'investigation ind�pendante.
Les journalistes alg�riens affirment qu'ils doivent se battre quotidiennement contre deux ennemis redoutables : " ceux qui veulent les tuer - les islamistes int�gristes - et ceux qui veulent les faire taire - les autorit�s ". S'ils reconnaissent qu'ils sont doublement menac�s, la grande majorit� d'entre eux refuse cependant de renvoyer dos � dos leurs adversaires.
Une position que Lazhari Labter, repr�sentant du Centre de solidarit� avec les m�dias en Alg�rie, ouvert par la F�d�ration Internationale des Journalistes (FIJ) � Alger, explique ainsi : " on peut toujours faire revenir un journaliste emprisonn� mais personne ne peut ressusciter un journaliste assassin�. C'est ce qui fait la diff�rence entre ceux qui veulent b�illonner la presse et ceux qui veulent trancher la gorge des journalistes ".

De la menace au passage � l'acte
" Tu vas mourir, si ce n'est pas aujourd'hui, sois s�r que ce sera demain ! Et ta mort sera inscrite dans les pages glorieuses du mouvement islamique ". Sign� : MIA (Mouvement islamique arm�).
D�s le d�but de l'ann�e 1993, des menaces de ce type sont envoy�es aux journalistes alg�riens. P�le-m�le, ces lettres les accusent d'�tre des " impies ", des " francophiles ", des " supp�ts du pouvoir " ou " ennemis de l'Islam ", et leur annoncent qu'ils seront " ex�cut�s pour sauver l'Alg�rie ".
La menace se confirme, pour la premi�re fois, le 26 mai 1993. Le journaliste et romancier Tahar Djaout 1 re�oit deux balles dans la t�te alors qu'il monte dans sa voiture. Quelques jours plut�t, le 17 mai 1993, Omar Belhouchet, le directeur du quotidien El Watan, �chappe � un attentat similaire. Des hommes tentent de l'abattre devant l'�cole o� il vient de conduire ses enfants 2. Les professionnels des m�dias l'ont compris : d�sormais ils sont directement vis�s par les groupes arm�s.
C'est probablement parce que la t�l�vision nationale incarne, aux yeux de ces groupes arm�s, un symbole du pouvoir, que la seconde victime est Rabah Zenati, un journaliste de l'ENTV 3. Il est tu�, le 4 ao�t 1993.
La spirale du meurtre est enclench�e : le 14 octobre 1993, Mustapha Abada, ancien directeur g�n�ral de la t�l�vision, est assassin� d'une balle dans la nuque, en plein jour dans la banlieue d'Alger.
Les journalistes qui vivent dans les quartiers populaires sont les cibles les plus faciles � abattre : le 30 novembre 1994, Ahmed Isaad, �galement journaliste � la t�l�vision, et Nassereddine Lekhal, reporter au quotidien arabophone El Massa, sont fusill�s puis d�capit�s.
Le 3 d�cembre 1994, Sa�d Mekbel, directeur de la r�daction du quotidien francophone Le Matin, est touch� de deux balles dans la t�te alors qu'il �tait attabl� au restaurant, en compagnie d'une coll�gue. Rescap� de deux tentatives de meurtre, il avait refus� de quitter l'Alg�rie.
En ciblant les journalistes, l'objectif des tueurs est de r�duire au silence la presse accus�e d'�tre " � la solde du pouvoir " et, par la m�me occasion, de r�duire son champ d'investigation.
La strat�gie des groupes arm�s est ax�e sur le "crime m�diatique", celui qui aura le maximum d'impact sur la sc�ne internationale, mais aussi celui qui vise � terroriser la profession. C'est sans doute pourquoi, au-del� de l'assassinat, leurs actes rel�vent de la plus grande cruaut�. Le 3 d�cembre 1995, Hamid Mahiout du journal Libert� et son chauffeur sont �gorg�s. Tels des troph�es, leurs t�tes sont expos�es sur les grilles du centre culturel de la cit� o� r�sidait le journaliste, � Alger.
Le 11 f�vrier 1996, un nouveau pas est franchi : une voiture pi�g�e, contenant 300 kg d'explosifs, est gar�e contre un mur de la Maison de la Presse 4. La d�flagration ravage totalement les locaux du Soir d'Alg�rie et endommage les si�ges du quotidien Le Matin et de L'Opinion. Le r�dacteur en chef, Alloua A�t Meberek, et deux journalistes du Soir d'Alg�rie meurent sous les d�combres 5.
Tu� le 27 d�cembre 1996, le nom de Boussa�d Abdiche, du journal pro-gouvernemental El Moudjahid, est le dernier d'une tr�s longue liste 6.
De 1993 � ce jour, la presse alg�rienne a pay� un lourd tribut : 60 journalistes et 13 employ�s du secteur 7 ont pay� de leur vie l'exercice de leur m�tier.

Qui tue les journalistes?
Tahar Djaout "a re�u deux balles de la part des moudjahidin". Cette phrase est extraite d'une feuille islamiste, Le Crit�re, diffus�e en France 8. Le 14 juin 1993, soit quelques jours apr�s l'assassinat de l'�crivain-journaliste, ses amis regroup�s dans un " comit� pour la v�rit� " lancent un appel : " trop de crimes politiques restent impunis dans notre pays. Les images des lampistes exhib�s � la t�l�vision 9, ne pourront masquer le visage des commanditaires de l'ombre ". Le lendemain, le c�l�bre psychiatre, Mahfoud Boucebci, pr�sident de ce comit�, est assassin� � Alger.
En ao�t 1994, Brahim Touchichet, directeur de la revue Horoscope-Myst�res, est enlev� et "jug�" par un tribunal islamique. N'ayant retenu contre lui aucune " implication dans les campagnes de presse contre les moudjahidin ", il est rel�ch�. L'Arm�e Islamique du Salut (AIS), le bras arm� du Front islamique du Salut (FIS) 10, lui remet un message destin� aux journalistes : " aucune excuse ne sera valable apr�s ce dernier avertissement : ou bien vous vous repentez, ou bien ne vous en prenez qu'� vous-m�me ".
Fin 1994, dans les pages de l'hebdomadaire saoudien de Londres Al Wassat 11, l'Arm�e islamique du Salut (AIS), reconna�t et justifie l'assassinat des professionnels des m�dias : " Oui, nous avons tu� quelques journalistes car, ils nous avaient accus�s, ils r�pandaient des mensonges � notre sujet et utilisaient les m�dias gouvernementaux pour nous nuire. (...) De nombreux assassinats sont commis par des groupes contr�l�s par le gouvernement, dans le but de nuire � notre action (... ) ".
En janvier 1995, dans un communiqu� rest� c�l�bre, le Groupe islamique arm� (GIA) affirme qu'il continuera � frapper avec force les journalistes de l'audiovisuel qui n'ob�iront pas � ses injonctions: " Les Moudjahidins consid�rent que chaque reporter et journaliste travaillant pour la radio et � la t�l�vision ne sont rien d'autre que des apostats (...). Le GIA appelle chaque reporter y travaillant � cesser le travail imm�diatement, sans quoi le groupe continuera de frapper ceux qui n'ob�issent pas. (...) Ceux qui nous combattent avec des mots, p�riront par l'�p�e ".
Le 16 f�vrier 1996, Al Ansar, le bulletin du Groupe islamique arm�, publi� � Stockholm, revendique l'attentat contre la Maison de la Presse. D'apr�s Le Soir d'Alg�rie, il est l'oeuvre de deux �mirs du GIA, abattus quelques mois apr�s le drame par les services de s�curit� 12.
Selon le Commettee to Protect Journalists (CPJ) 13, les int�gristes islamistes alg�riens ont revendiqu� la responsabilit� de la plupart des assassinats de journalistes depuis 1993.
N�anmoins, les circonstances qui entourent certains meurtres restent troubles. L'ambigu�t� est d'autant plus pesante que, parmi les journalistes qui ont r�ussi � �chapper � la mort, une femme reporter affirme avoir reconnu, parmi ses agresseurs, des agents des forces de s�curit�.
En octobre 1995, dans une interview accord�e � deux cha�nes de t�l�vision fran�aises, TF1 et Canal +, Omar Belhouchet, le Directeur du quotidien El Watan, d�clare : " Il y a des journalistes qui g�nent le pouvoir. Et je ne serais pas �tonn� demain si j'apprenais que certains de mes coll�gues ont �t� assassin�s par des hommes du pouvoir " 14. Cette d�claration lui vaut d'�tre poursuivi pour " outrage � corps constitu� ", et condamn� � un an de prison ferme. Omar Belhouchet a fait appel et attend toujours la d�cision de la Justice.
En d�cembre 1996, l'AIS, " l'Arm�e islamique du Salut d�savoue tous les assassinats des porteurs de la plume libre, mise au service des principes de notre peuple alg�rien et musulman que ce soit dans le domaine m�diatique ou ailleurs" 15.
Hasard ou pas, depuis ce d�saveu, plus aucun journaliste alg�rien n'est tomb� sous les balles. Selon la F.I.J. 16, 40 journalistes ont �t� tu�s au cours de l'ann�e 1997, dans le monde. Mais pour la premi�re fois, depuis le d�but de la spirale enclench�e en 1993, l'Alg�rie a �t� �pargn�e : aucun journaliste n'a �t� touch�. Cela ne signifie pas pour autant que la menace et le danger aient totalement disparu.

Journalisme sous haute protection
Parce que " travailler la peur au ventre " �tait devenu impossible, depuis 1993, quelques 200 journalistes alg�riens ont choisi l'exil. Beaucoup se sont r�fugi�s en France et en Belgique.
Ceux qui ont d�cid� de rester en Alg�rie ont d� adapter leur mode de vie au danger. La plupart des directeurs de presse r�sident au Club-des-Pins, � une vingtaine de kilom�tres d'Alger, dans un p�rim�tre prot�g�, o� les dignitaires du r�gime poss�dent leurs villas.
Plusieurs centaines de reporters vivent dans des chambres d'h�tel, mises � leur disposition par les autorit�s. Ces h�tels sont prot�g�s par les forces de s�curit�.
D'autres ont continu� � vivre chez eux tout en veillant � cacher la nature de leur profession. La menace physique a contraint certains � mener une vie semi-clandestine : changer r�guli�rement de domicile, squatter � tour de r�le les appartements des amis. Les perruques et autres d�guisements faisaient partie de la garde robe de certaines femmes journalistes. Pendant cette p�riode noire, de 1993 � fin 1996, tous vivaient comme des hommes et des femmes traqu�s, sursautant au moindre bruit.
D�sormais de nombreux journalistes sont retourn�s vivre dans leur quartier, mais la vigilance reste de vigueur et la plupart refusent toujours de signer leurs articles. Les initiales et les pseudonymes sont l�gion au bas des papiers. Seuls quelques-uns osent mettre leur vrai nom dans les pages des journaux.
Les photos des �ditorialistes et chroniqueurs ont, elles aussi, disparu des colonnes, sauf celle du chroniqueur de Libert� qui a toutefois pris le soin de masquer le bas de son visage avec un foulard pour ne pas �tre reconnu 17.
Cependant, tous l'affirment, ils ne se sentent plus directement vis�s. Il semble que les groupes arm�s aient chang� de strat�gie 18. D�sormais, ce sont les populations civiles qui sont cibl�es.

L'ARSENAL LEGISLATIF
Pour tenter de museler la presse, les autorit�s alg�riennes ont mis sur pied un dispositif judiciaire et r�glementaire cens� leur permettre de contr�ler toute l'information. Ces textes (code de l'information, �tat d'urgence, d�cret sur " l'information s�curitaire ",
) les autorisent � censurer les �crits qui critiquent ou remettent en question leur politique.

Le Code de l'information
La presse alg�rienne est r�gie par la loi n� 90-07 qui " a pour objet de fixer les r�gles et les principes de l'exercice du droit � l'information ". Promulgu�e le 3 avril 1990, cette loi " r�volutionne " la presse alg�rienne puisqu'elle met fin au monopole de l'Etat sur les m�dias �crits. Dans son art. 4, elle stipule que l'exercice du droit � l'information est assur� notamment par " les titres et organes appartenant ou cr��s par les associations � caract�re politique " et par " les titres et organes cr��s par les personnes physiques ou morales de droit alg�rien ".
L'art.14 pr�cise que "l'�dition de toute publication p�riodique est libre ", apr�s le d�p�t d'une simple d�claration aupr�s d'un tribunal.
L'art.9 stipule que " le gouvernement programme et diffuse au public, � tout moment, des d�clarations et des communications �crites, parl�es ou t�l�vis�es, qu'il juge n�cessaires ". Toutefois, "ce droit ne peut, en aucun cas, constituer une limite � la libert� d'expression des comit�s de r�daction des titres et organes concern�s ".
L'arrestation de journalistes est pr�vue par l'art.86 : " Quiconque publie ou diffuse d�lib�r�ment des informations erron�es ou tendancieuses, de nature � porter atteinte � la s�ret� de l' Etat et � l'unit� nationale, est puni de r�clusion � terme de 5 � 10 ans ".
Art.87 : " L'incitation par tous les moyens d'information aux crimes et d�lits contre la s�ret� de l'Etat et l'unit� nationale, expose, dans le cas o� elle est suivie d'effet, le directeur de la publication et l'auteur de l'�crit � des poursuites p�nales comme complices des crimes et d�lits provoqu�s ". Les peines pr�vues sont "l'emprisonnement d'un � cinq ans et une amende de 10.000 � 100.000 DA 19 ou de l'une des deux peines seulement ".
Art.97 : " Quiconque offense d�lib�r�ment (...) les chefs d'Etat en exercice est puni d'un emprisonnement d'un mois � un an et d'une amende de 3.000 � 30.000 DA ou de l'une des deux peines seulement ".
En th�orie, l'art.78 prot�ge le journaliste : "Quiconque offense par gestes, propos ou menaces, un journaliste professionnel pendant ou � l'occasion de l'exercice de sa profession est puni d'un emprisonnement de 10 jours � 2 mois et d'une amende de 1.000 � 5.000 DA, ou de l'une des deux peines seulement ".
L'art. 56 ne mentionne pas explicitement le monopole de l'Etat sur la radio et la t�l�vision. Il pr�cise toutefois que la distribution par c�ble d'�missions radiophoniques ou t�l�visuelles ainsi que l'utilisation des fr�quences sont soumises � autorisation. En clair, cela signifie que contrairement � ce qui s'est pass� pour la presse �crite, le pouvoir n'autorise pas la cr�ation de radios ou de t�l�visions priv�es.

L'�tat d'urgence
L'�tat d'urgence est proclam� le 9 f�vrier 1992 apr�s plusieurs actions violentes men�es par des sympathisants du FIS.
" Consid�rant les atteintes graves et r�p�t�es port�es ces derniers jours dans de nombreux points du territoire national � l'encontre de l'ordre public et les menaces qui visent la stabilit� des institutions et les atteintes graves et r�p�t�es � la s�curit� des citoyens et � la paix civile (...), l'�tat d'urgence est proclam� pour une dur�e de 12 mois ". Six ans plus tard, l'�tat d'urgence est toujours en vigueur. Il constitue une �p�e de Damocl�s permanente sur la libert� de la presse.

Terrorisme et subversion
L'�tat d'urgence est compl�t� par le d�cret du 30 septembre 1992, relatif au terrorisme et � la subversion. Il pr�cise que rel�ve du terrorisme " tout acte commis contre des individus (...), des symboles de la R�publique dans le but de menacer la vie, la s�curit� ou la propri�t� (...), ou d'encourager de tels actes, notamment par la reproduction ou la redistribution de documents ou enregistrements ". En d'autres termes, ce d�cret permet l'arrestation de journalistes et/ou la suspension de journaux.

" L'information s�curitaire "
Dans un communiqu� dat� du 5 janvier 1993, le gouvernement alg�rien annonce : " Nous allons, � notre corps d�fendant, prendre des mesures r�glementaires pour que seuls les services comp�tents puissent donner l'information sur tout ce qui a trait � la question s�curitaire ".
Un an et demi plus tard, la mesure prend forme. L'arr�t� interminist�riel du 7 juin 1994 l�galise la censure mais il n'a jamais �t� publi�. Class� "confidentiel r�serv� ", il est envoy� aux responsables des m�dias par le Ministre de l'Int�rieur et le Ministre de la Communication.
Le document pr�cise que d�sormais, " en mati�re d'information li�e aux actions de terrorisme et subversion, les m�dias de toute nature sont tenus de ne diffuser que les communiqu�s officiels ". Ceux-ci leur parviendront " par le biais exclusif de l'agence officielle APS " ou directement via la " Cellule de communication " du Minist�re de l'Int�rieur.
Rel�vent de " l'information s�curitaire ", les attentats, les op�rations de police contre les groupes arm�s, les bilans des victimes. Il est strictement interdit, notamment, d'�crire sur les pertes humaines subies par les forces de l'ordre.
Parall�lement, le Minist�re de l'Int�rieur adresse aux responsables de la presse une s�rie de " recommandations " sur la mani�re de traiter ce type d'information afin de " r�duire la port�e psychologique attendue par les commanditaires du terrorisme ". Il leur est conseill� d'�viter " la terminologie favorable � l'id�ologie et � la propagande de l'adversaire " et de parler de " l'information s�curitaire en pages int�rieures et sur un espace r�duit ". En revanche, ils sont invit�s � " m�diatiser les atrocit�s commises par les r�gimes islamistes " et la " supercherie et l'escroquerie de ceux qui, au nom de la religion (...) s'adonnent � des pratiques criminelles ".
Pour veiller au respect de cet arr�t� fant�me, des " comit�s de lecture " sont install�s dans les imprimeries. Des fonctionnaires censeurs sont charg�s de lire les �preuves avant impression. Certains articles disparaissent ainsi des �preuves, quand ce n'est pas tout le journal qui est tout simplement suspendu. Cette premi�re mouture des " comit�s de lecture " sera rapidement mise en veilleuse pour plus de deux ans.

Les comit�s de censure
Apr�s une p�riode de l�thargie, le 11 f�vrier 1996, le Minist�re de l'Int�rieur instaure � nouveau les "comit�s de lecture" dans les imprimeries. D�sormais, les fonctionnaires censeurs sont mobilis�s pour contr�ler syst�matiquement le contenu des journaux et emp�cher l'impression de tous ceux qui, en mati�re " d'information s�curitaire ", ne se plient pas aux mots d'ordres officiels.
Apr�s avoir �limin�, d�s 1992, les journaux proches du FIS, le pouvoir tente de contr�ler les journaux priv�s. Son objectif est clair : les obliger � passer sous silence les attaques men�es par les groupes arm�s pour pouvoir continuer � affirmer, comme le faisaient les responsables politiques, que " la situation est sous contr�le et que le terrorisme n'est plus qu'un ph�nom�ne r�siduel " 20.
Toutefois comme nous allons le voir dans le chapitre 5, "La presse priv�e", les journalistes gagneront la bataille contre les " comit�s de lecture ", supprim�s le 30 d�cembre 1997.
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